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Le Prix de la CLJB décerné à Marie Dosé et Julia Minkowski : un plaidoyer pour la présomption d’innocence

Editorial

Le 5 décembre dernier, la Conférence libre du Jeune Barreau de Liège (CLJB) a décerné son prix à Maître Marie Dosé et Maître Julia Minkowski, avocates au barreau de Paris, pour leur ouvrage Éloge de la présomption d’innocence. Une distinction qui s’inscrit dans la continuité de l’histoire du prix, créé en 1990 par les anciens présidents de la CLJB afin de promouvoir une information respectueuse des droits fondamentaux, et récemment élargi à toute initiative contribuant à la lutte contre la désinformation et les atteintes à l’État de droit.


Dans son discours, Maître Léon Leduc, vice-bâtonnier et ancien président du Jeune Barreau de Liège, a souligné la profonde convergence entre les constats dressés par les autrices et la philosophie du prix. Il est revenu sur leurs prises de position publiques dénonçant certaines dérives du journalisme d’investigation contemporain, lorsque celui-ci ne se limite plus à l’analyse des faits mais s’immisce dans la vie privée des individus, au mépris du contradictoire et de la présomption d’innocence. Une évolution qui, selon Julia Minkowski, conduit à une véritable « société de coupables », où l’accusation suffit désormais à exclure, marginaliser ou condamner socialement, indépendamment de toute décision judiciaire définitive.


L’évocation du cas du musicien Ibrahim Maalouf, relaxé par la justice mais néanmoins écarté de certaines scènes culturelles, illustre cette bascule inquiétante vers une présomption de culpabilité généralisée. Un phénomène qui dépasse largement le seul champ des accusations sexuelles et concerne, plus largement, l’ensemble des justiciables.


Ces dérives ont précisément conduit les anciens présidents de la CLJB, réunis en assemblée générale en 2023, à adapter le prix à un nouvel écosystème de l’information. À l’ère des réseaux sociaux et de la diffusion instantanée de contenus souvent non vérifiés, l’information ne transite plus exclusivement par les médias traditionnels. Des acteurs de la société civile jouent désormais un rôle central, parfois bénéfique, parfois dangereux, lorsque le droit à l’information est instrumentalisé au détriment de droits fondamentaux tels que la vie privée, le droit à un procès équitable ou la présomption d’innocence.


C’est dans ce contexte que l’ouvrage de Marie Dosé et Julia Minkowski a été distingué. Plus qu’un livre, Éloge de la présomption d’innocence apparaît comme un manifeste en faveur des droits de la défense et de la liberté de défendre. Pour Maître Leduc, les deux avocates incarnent une profession conçue comme un rempart contre les atteintes aux droits humains et les emballements émotionnels. Leur engagement, y compris féministe, ne sacrifie jamais les principes fondamentaux à la pression de l’opinion ou aux statistiques, rappelant que la présomption de culpabilité constitue une ligne rouge à ne jamais franchir.


Le discours s’est également nourri d’extraits d’une tribune de Marie Dosé publiée dans Marianne, dénonçant le populisme judiciaire, l’instrumentalisation des victimes et la mise en accusation permanente d’une justice qualifiée de laxiste. Elle y décrit une spirale dangereuse mêlant surenchère sécuritaire, inflation législative et saturation carcérale, nourrie par une communication politique fondée sur l’émotion. Une dérive qui, selon elle, affaiblit l’État de droit et expose magistrats et avocats à une violence croissante, symptôme d’un renoncement politique de long terme.


En recevant le prix, Marie Dosé a livré un remerciement empreint d’émotion et de lucidité. Elle a évoqué son pessimisme face à la montée de l’arbitraire et à une justice devenue, à force de critiques, une violence institutionnelle. Mais elle a aussi rappelé le rôle essentiel de l’avocat, « dernier rempart contre l’arbitraire », et parfois « meilleur souvenir du pire instant d’une vie » pour le justiciable. Un métier qui impose de continuer à s’engager collectivement, au-delà des individualismes, face aux menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’État de droit, y compris au niveau européen.


Julia Minkowski, tout aussi émue, a insisté sur l’importance de la solidarité entre barreaux, au-delà des frontières nationales. Dans un contexte d’inquiétudes partagées quant à l’avenir des libertés fondamentales, elle a salué la force du dialogue entre avocats belges et français, unis par une même langue et des combats communs. Elle a également souligné la nécessité de nourrir des réflexions dépassant le strict cadre professionnel, pour interroger plus largement le rôle des avocats dans la défense de la démocratie.


À travers cette remise de prix, la CLJB a ainsi voulu saluer non seulement un ouvrage, mais un engagement intellectuel et professionnel constant. Celui de deux avocates qui, en défendant des individus, défendent avant tout l’État de droit, et rappellent que la véritable dictature contemporaine n’est pas celle des juges, mais celle de l’émotion.
 

Cécile FIRKET

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