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Détour par la CIB

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Chères consœurs, chers confrères, 


Le 21 novembre dernier, j’écoutais mon confrère et ami, Me Gilles Rigotti, nous conter notre histoire, celle d’une profession qui consume notre chair et nos cœurs, et que pourtant nous nous évertuons à poursuivre, aux dépends parfois de ceux et celles qui nous aiment. 


Frappante fut la continuité avec laquelle ces mots résonnèrent à nouveau quelques jours plus tard à plusieurs milliers de kilomètres, en présence de confrères et de consœurs d’une vingtaine d’autres Etats.  Ces mots, ceux que j’ai eu la chance d’entendre à Lomé, lors du 39e Congrès de la CIB, me paraissent devoir résonner à leur tour chez nous. 


Je souhaite ici vous partager quelques moments choisis, qui m’ont marquée et méritent une trace écrite. 


2 décembre 2025 – Congrès du Réseau International des Femmes Avocates 


A mon arrivée, toutes nos consœurs portent du blanc et l’écharpe orange éclatante du RIFAV. Je ne peux me sentir que comme une étrangère à ce réseau qui apparait uni et soudé, et auquel je ne connais pas d’équivalent chez moi, bien qu’accueillie les bras ouverts. 


Dans la salle sont présentes environ 60 femmes, pour 2 hommes en début de matinée, 5 lorsque les échanges se terminent. Mes rencontres de la veille à l’hôtel du 2 février ne me permettent toutefois pas de douter de la présence de ces derniers. 


Pourtant, la première panéliste, après avoir rappelé les trois crédos avec lesquels sont élevées les femmes en Afrique  - être une bonne fille, être une bonne mère, être une bonne épouse – insiste sur le rôle qu’ils ont joué dans son parcours et la nécessité que ceux-ci voient dans les femmes des professionnelles. Ici, la présence des femmes dans les instances décisionnelles ne s’envisage pas sans l’appui des hommes. Les différent·e·s panélistes, dont Me Josepha Martin, insistent sur la nécessité d’une mixité en vue d’une justice plus forte et équilibrée, qui amène protection, efficacité et confiance. 


En écho à l’unité de leurs tenue, les panélistes soulignent surtout l’importance d’intégrer un réseau : Me Florence Loan Messan, première femme Bâtonnière de l’ordre des avocats la Côte d’Ivoire, favorisera l’investissement au sein du cabinet, Me Jean-François Henrotte adressera les avantages du mentorat et l’importance d’intégrer les réseaux professionnels tels que le Comité des femmes de l’International Bar Association. J’acquiesce évidemment puisque sans le Jeune Barreau et les commissions, il serait peu probable que j’envisage ma profession de manière aussi sereine, entourée de consœurs, de confrères, mais surtout d’amis. 


La journée se clôture par le Gala du RIFAV, où l’on s’étonne que je ne porte pas de tenue traditionnelle de fête. L’année dernière, Me Jean-François Henrotte avait bien tenté de nous faire porter la tunique bleue de Nanesse, mais, rendons-nous à l’évidence, nous n’avons pas la chance d’avoir d’aussi belles traditions à porter. 


3 décembre 2025 – Ouverture du Congrès de la CIB 


Ce matin, la présence masculine est inversement proportionnelle à la veille. 


Le Congrès s’ouvre par la remise du prix Mario Stasi, qui honore la carrière ? du Bâtonnier Mario Stasi d’une part, et a pour objectif de récompenser, de mettre en valeur et de promouvoir l’engagement d’un avocat pour les droits fondamentaux, d’autre part. 


Ce prix est remis au collectif « Nos voix pour elles », porté par plusieurs bâtonnières en France, ayant pour objet de sensibiliser l’opinion publique, de mobiliser les pouvoirs publics et d’organiser des actions concrètes pour soutenir financièrement la scolarisation secrète des femmes en Afghanistan. 


A midi, nous partageons l’expérience de notre pratique avec plusieurs confrères. Il n’est pas rare, ici, qu’un avocat prenne l’avion pour se rendre à une audience, moyen de transport le plus sécurisé, contrairement aux routes, et que son audience fasse pourtant l’objet d’une énième remise, car le magistrat a considéré avoir pris assez d’affaires pour la journée. Les avocats sont peu nombreux : un peu moins de 200 au Togo pour presque 10 millions d’habitants, environ 200 en Guinée pour 15 millions d’habitants. Le rythme et l’organisation de la justice sont, manifestement, bien éloignés de mes habitudes. 


4 décembre 2025 – Deuxième jour du Congrès – session de l’égalité


Parmi les nombreux panels consacrés au numérique et à l’usage de l’IA dans la profession, sujet du Congrès, c’est, avec peu d’étonnement, le panel relatif à l’égalité de l’exercice professionnel qui ravive mon attention. 


Le numérique y est présenté comme un levier stratégique de pouvoir, d’autonomie et d’équilibre de vie privée / professionnelle pour les femmes. 


Toutefois, les panélistes constatent une sous-représentation des femmes dans la legal tech, de sorte que l’IA perpétue ainsi les biais de genre déjà présents dans la société européenne et américaine. Le directeur de Lénovo en France, Monsieur Jean Christophe Morisseau, soulignait aussi la quasi-absence de normativité dans la construction des systèmes d’intelligence artificielle. Or, dès lors que dans le monde numérique, les lois sont inscrites dans des systèmes d’IA qui organisent souvent l’accès à l’éducation, aux soins ou à la justice, rien ne garantit l’égalité ou l’équité dans son évolution. Pour exemple, des modèles d’intelligence artificielle dans le domaine de la santé, pour la détection de certains mélanomes, s’avèrent moins efficaces sur les peaux foncées, car ils ont surtout été entrainés sur des peaux claires de femmes blanches européennes. 


De retour en Belgique, une consœur et amie m’interpellait sur la difficulté de trouver de nouveaux clients. Sa photo n’apparait pas sur Internet, elle ne dispose pas d’un profil LinkedIn, alors que notre (ancien) confrère, Me Louis Adam, indiquait que « la création d’un site internet semble devenue incontournable pour les avocats désireux de se faire connaître et de développer une activité. (…) Avec l’intelligence artificielle, il est possible de créer un site internet complet en quelques minutes par le biais d’une simple requête ». Cet exemple me confirme que si les femmes ne construisent pas le numérique et ne l’utilisent pas pour se rendre visibles, elles risquent d’en subir les effets. 


5 décembre 2025 – La défense de la défense 


La session de la « Défense de la Défense » rassemble plusieurs interventions pour nos confrères et consœurs en danger.  Elle permet, ou en tout cas m’a permis, de prendre à nouveau conscience de la sécurité dans laquelle nous exerçons en Belgique. En ce qui me concerne, je ne me suis pas engagée dans cette profession avec la conscience qu’elle pourrait un jour déranger, car j’ai grandi à une époque et à un endroit où notre liberté et notre indépendance étaient acquises. 


Deux jours plus tôt, le 2 décembre, notre confrère tunisien Ayachi Hammami était arrêté après avoir été condamné pour « participation à une organisation terroriste » pour avoir exercé sa profession en tant qu’avocat de la défense. Cette condamnation s’ajoute à celles de plusieurs autres en Tunisie, où, depuis 2021, l’espace civique et l’état de droit se réduisent. Au Burkina Faso, Maître Ini Benjamine Esther Doli, dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2025, était enlevée par des individus armés se présentant comme des membres de la Gendarmerie nationale. A Brazzaville, Maître Bob Kaben Massouka, était enlevée dans les locaux de la Centrale d’intelligence et de documentation (CID). 


Pour assister au Congrès, nos confrères et consœurs haïtiens ont dû trouver un hélicoptère pour les emmener jusqu’en République Dominicaine, l’aéroport international étant fermé, en espérant pouvoir passer la frontière, compte tenu des tensions entre ces deux Etats. 


Le Conseil National des Barreaux français a récemment mis en place un dispositif de Maison des avocats en exil et un programme « Répit »  permettant aux avocats et aux ordres poussés à fuir leurs pays de continuer de représenter la profession d'avocat à distance durant trois mois, dispositif qui avait jusqu’ici pu accueillir 8 avocats, originaires notamment d’Afghanistan et du Soudan.


Le 24 janvier prochain est une journée dédiée aux avocats menacés, arrêtés, emprisonnés, poursuivis ou encore tués pour avoir exercé légitimement leur profession, partout à travers le monde. Dans ce cadre, le Barreau de Liège-Huy accueille l’exposition « Robes around the world », qui se tiendra au Palais de Justice de Liège du 27 janvier au 13 février 2026. Cette exposition présentera plus de quarante robes d’avocat provenant du monde entier et témoignant de la diversité des pratiques et traditions juridiques internationales.


En conclusion, je dirais qu’on ne se rend pas à la CIB pour obtenir des points de formation continue avant l’échéance triennale. Par contre, on s’y rend pour s’enrichir de l’expérience de nos confrères et consœurs et de la diversité qui existe dans l’exercice de notre profession commune, et pour rentrer encore plus passionnés d’exercer notre métier.

 

France Laurent


 

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