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Chronique de Gaby - Chapitre 7
La galette des Rois est un concept qui me plaît beaucoup.
D’une part parce qu’il s’agit d’un plaisir gustatif, et vous commencez à me connaître.
D’autre part parce qu’elle permet de rassembler à nouveau tout le monde autour d’une table, là où on avait erronément pensé qu’après la choucroute du nouvel an, les agapes étaient finies, et que les bonnes résolutions … (tout ça, tout ça).
AH ! Moins d’une semaine plus tard, on y retourne, et c’est vrai qu’on a un peu tendance à l’oublier. Alors, moi je mets le paquet. J’ai une petite préférence pour ce que tout le monde oublie.
J’en prépare maison, j’en prévois pour le bureau, je garde précieusement les fèves d’années en années (ce qui fait de moi une ???), et parfois même je me fends de confectionner une couronne.
Et là, autour d’un petit café, tout le monde se lâche. C’est un des meilleurs moments de l’année pour savourer les anecdotes croustillantes, entre rétrospectives et grands projets propres à une page blanche.
La vie au bureau n’y échappe pas, et je vous ai sélectionné les meilleurs extraits.
Sur le plan des rétrospectives, l’ingratitude des clients tient la place la plus haute du podium. Il est loin le temps où l’avocat était, à l’instar de l’instituteur, l’homme le plus respecté du coin. Enfin, je vous dis ça mais je ne suis pas assez vieille pour l’avoir connu ce temps. On m’en a juste parlé. Ceci dit, pareil pour les instits. Non, je crois même que pour eux c’est pire.
Une cliente, pour laquelle j’avais brillamment et rapidement travaillé (oui, ça manque peut-être de modestie mais c’est vrai donc je le dis), et obtenu sous couvert du pro deo une décision parfaite, s’est étonnée de ce que j’avais été à ce point peu convaincante que la partie adverse avait quand même décidé de faire appel, et s’interrogeait sur l’opportunité que j’aie récupéré une IP puisque « ah, même ça vous le prenez ?? ».
Un médié (que nous pourrions appeler de manière politiquement correcte « une personne en situation de surendettement » mais la première personne qui ne comprend pas de qui on parle, c’est le médié lui-même), soucieux d’installer un rapport de force dès les premiers échanges, me rappela que dès lors que mes émoluments seraient prélevés du compte de médiation, lequel était alimenté de ses revenus, c’est lui qui me payait et à ce titre il était clair qu’on pouvait considérer qu’il était mon patron. Je lui ai répondu que sans être spécialiste du droit du travail, il me semblait qu’en tant que patron il pourrait modérer le langage employé à mon égard, parce que j’étais à deux doigts de porter plainte aux lois sociales. Et toc.
Les collaborateurs ne sont pas en reste. Moi, au moins, quand je me pointe à l’audience, je ne dois pas d’entrée de jeu répondre à la question « ah, elle n’est pas là l’avocate ? ».
Ou bien « Vous l’avez lu au moins le dossier ? ». (S’ils savaient tout ce que les collaborateurs lisent dans les dossiers dont je ne soupçonne même pas l’existence ! Ils devraient s’estimer heureux que ce ne soit pas moi qui les assiste).
Ne parlons même pas des secrétaires qui se font engueuler à ma place toute la matinée au téléphone. Les pauvres.
En seconde place sur le podium viennent, d’assez près parfois, les magistrats.
Certains ont sans doute oublié leur passage, parfois très bref, il est vrai, au Barreau.
Beaucoup ont oublié que nous tenons chacun et chacune notre rôle dans la vie judiciaire, bien imparfaite, et qui se sent mieux en écrasant ses partenaires de jeu devrait sans doute aller consulter un psy. Mais que voulez-vous, eux sont du bon côté du banc.
Le magistrat en CRA familiale qui laisse s’écharper les clients pendant 5 bonnes minutes sans intervenir puis qui soupire et me dit « Dites Maître Marsein…. Votre accord, là. Ça va pas le faire, hein ! »
Mais qui en chambre contentieuse me dira « Dites Maître Marsein, parfois il faudrait essayer un peu de concilier les gens au lieu de les aider à se chamailler. Le droit c’est sans doute très intéressant, mais un peu de pragmatisme ne ferait pas de mal ».
Le Juge en Chambre du conseil qui d’entrée de jeu s’énerve sur mon absence à l’heure de convocation. Et qui répondra, après que j’aie expliqué comme une gamine de 5 ans convoquée chez le Directeur que j’ai prévenu de mon arrivée tardive : « Oh bah j’ai sans doute perdu le mail, comme dans le dossier précédent. »
Mais dans les rétrospectives, à côté des Flops, il y a les Tops !
Ils sont souvent moins retentissants, et pourtant ce sont eux qui nous font vibrer et nous animent au quotidien.
Le mail d’un client reconnaissant.
Le boost d’une plaidoirie vraiment bien menée.
La surprise parfois d’un résultat qu’on n’espérait pas.
Le plaisir d’un bon moment partagé avec des confrères au palais.
La fierté du travail bien fait d’une équipe animée de la même énergie.
Alors à l’aube d’une nouvelle année, plutôt que des bonnes résolutions, je me souhaite, et à vous tant qu’à faire, de grands projets.
Celui de maîtriser ces put*** d’obligations en matière de blanchiment (et de réussir à faire tenir dans une première consultation les questions sur le blanchiment, les questions sur l’aide juridique, les informations sur les modes de règlement alternatif des conflits ET se pencher 2 minutes sur le problème du client).
Celui de savoir comment l’IA va nous aider à faire tout ça.
Celui de trouver comment travailler moins et gagner plus. Bon allez ne soyons pas gourmands. Travailler moins et gagner la même chose ce serait déjà bien.
Celui de trouver les moyens de motiver ses collaborateurs pour qu’ils continuent à lire tout ce qu’il y a dans les dossiers que je ne connais pas, qu’ils se sentent valorisés à la juste mesure et qu’ils s’épanouissent dans cette profession.
Celui d’avoir la fève la prochaine fois. C’est encore la secrétaire qui l’a eue. Alors, certes, elle se fait engueuler à ma place toutes les matinées mais elle l’a chaque année ! Une chance pareille, c’est insolent. Pour quelqu’un qui n’est même pas fabophile…
Bonne année 2026 à tous et bonne galette !
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