Chronique littéraire : la rentrée littéraire 2020

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 Les aérostats, d’Amélie NOTHOMB :

Aérostats : aéronef plus léger que l’air (Ac.fr.) (plus qu’une allusion aux zeppelins, le titre est sans doute une métaphore).

Nous attendions le nouveau roman d’Amélie Nothomb, après son coup de maître d’il y a un an (Soif), coup de maître et non coup de partie dans le mesure où le Goncourt lui a échappé de peu, malgré les efforts de Bernard Pivot.

Elle raconte notamment l’initiation à la littérature d’un adolescent (Pie) par une étudiante en philologie à peine plus âgée. L’occasion de nous livrer la liste des quelques livres auxquels elle attache un prix certain et qu’elle encourage son élève à lire : Le Rouge et le Noir, L’Iliade, l’Odyssée, La Métamorphose, Le Diable au corps, Le Bal du comte d’Orgel, La Princesse de Clèves). L’histoire se clôt dans la tragédie (on pense aux Atrides, à Sophocle, à Sénèque…).

Ce livre est un hommage à la culture classique : « Nous vivons à une époque ridicule où imposer à un jeune un roman en entier est vu comme contraire aux droits de l’homme » (p.44). Nous ne pouvons que nous réjouir qu’elle écrive : « il m’introduisit dans une pièce dévolue aux livres «  (p.118), là où beaucoup d’écrivains (Jean-Paul Dubois) auraient écrit « dédiée ». Notons que son interprétation de La métamorphose (Kafka) est originale.

Les admirateurs habituels d’Amélie Nothomb (dont je suis) apprécieront ce nouvel opus, tandis que d’autres lui reprocheront d’avoir écrit (p. 13) : « Donate était chiante au dernier degré » : on les renverra à Rabelais, à Saint-Simon, parfois  bien  plus « familiers » et pourtant des classiques.

 

Les démons, de Simon LIBERATI:

Le titre est celui d’un roman de Dostoïevski, également connu sous celui des Possédés. Deux allusions à ce livre et à Dostoïevski (p.204 et 207) légitiment notre rapprochement. Comme le grand auteur russe, Simon Liberati s’en prend à une forme de nihilisme, propre aux années soixante dans son cas : « Ce mélange audacieux entre la vie sexuelle, la littérature, la philosophie de Teilhard de Chardin la confirmait dans l’idée que l’art seul (…) ne suffisait plus et que la sexualité, les aventures, les hasards transformés d’autorité en occasions favorables, l’intrigue internationale comme dans les mémoires de Casanova ou la Juliette de Sade qu’elle avait découverts à treize ans dans l’enfer de la bibliothèque devaient entrer en composition d’un principe actif de l’œuvre alchimique totale qui s’appellerait « la grande vie » » (p.127 et 128), conception que, dans la dernière partie du livre, un des personnages (Alexis) condamnera pour en revenir au classicisme, au latin et à Salluste.

On aura compris que l’histoire se déroule dans les années soixante, en 1967 exactement ; elle met en scène des personnalités réelles (Andy Warhol, Truman Capote, Tennessee Williams, Brigitte Bardot…) (procédé assez à la mode) à côté de personnages purement fictifs. Le roman, qui comporte nombre de scènes érotiques, est écrit en un style parfait, classique : nous renvoyons spécialement aux pages 275 à 280. Il m’a fait penser à une œuvre déjà un peu ancienne, de Marc Lambron (aujourd’hui à l’Académie française et aux Grosses Têtes), Etrangers dans la nuit. Point négatif : parfois ennuyeux (on se lasse de tout, même d’un excès d’érotisme…).

 

Yoga, d’Emmanuel CARRERE :

L’auteur livre les thèmes du livre dès la première page : « j’ai essayé d’écrire une petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés, plongé dans une dépression mélancolique telle que j’ai dû être interné quatre mois à l’hôpital Sainte-Anne, enfin perdu mon éditeur » (p.11). Le yoga n’est donc pas le seul objet du récit, l’auteur ne lui consacre que les cent cinquante premières pages, même s’il en est question tout le long du livre. Nos ne nous intéresserons ci-après qu’à cette partie de l’exposé.

Le yoga, écrit Emmanuel Carrère, est « l’arrêt des fluctuations mentales (…), une machine de guerre contre les vritti, c’est-à-dire les mouvements qui agitent le mental (…), qui rident la surface de la conscience. Pensées parasites, incessant bavardage, qui empêchent de voir les choses telles qu’elles sont. En partant d’un travail très concret sur le corps et la respiration, le yoga vise d’abord à calmer les vritti, puis à les raréfier, enfin à les faire disparaître. L’esprit devient alors clair et transparent comme un lac de montagne. Débarrassé de l’écume de nos peurs, de nos réactions, de nos commentaires incessants, il ne reflète plus que le Réel. On appelle cela délivrance, illumination, nirvana » (p.77).

Ceci est la théorie. Les choses ne sont malheureusement pas si simples, surtout pour un écrivain qui va chercher à fixer ses pensées. « Durant ces dix jours (la retraite), est-ce le méditant qui va observer l’écrivain ou l’écrivain qui va observer le méditant ? » (p.50), « je n’ai pas d’accès direct à l’expérience, il faut toujours que je mette des mots dessus » (p. 139). Cette difficulté est fondamentale, l’esprit humain ne coïncide jamais avec lui-même. Où situer son moi ? Dans le moi qui pense ? Ou dans celui qui pense qu’il pense ? Ou dans celui qui pense qu’il pense qu’il pense ? Où arrêter cette infinie dichotomie ? Est-il possible de jamais coïncider avec soi-même, comme dit plus haut, sans immédiatement se penser pensant, se regarder regardant etc. ? Toutes ces questions ont été étudiées par la philosophie phénoménologique (Brentano, Husserl…). Il est piquant de les retrouver sous la plume d’un écrivain qui tente de pratiquer le yoga.

Nous en resterons là. Ajoutons que le livre contient des développements intéressants et est écrit en style journalistique, ce qui n’est pas nécessairement un défaut.

 

Une fille de rêve, d’Eric LAURRENT :

Dans un ouvrage antérieur (Berceau), Eric Laurrent explique que son véritable patronyme s’orthographie Laurent et qu’il a ajouté un r pour ne pas être confondu avec un journaliste spécialiste de politique internationale (lequel écrivait, sauf erreur, notamment dans le Figaro Magazine).

Une fille de rêve est la suite (si l’on peut dire) d’Un beau début publié, en 2016, aux Editions de minuit. Il retrace la vie d’une cover-girl  (mot admis par l’Académie, dans la neuvième édition du dictionnaire, qui lui préfère toutefois « modèle »), de ses premières photos à sa mort, dans les années quatre-vingt-dix.

Comme souvent, un écrivain formé (Eric Laurrent est passé chez Flammarion pour ce roman)  aux Editions de minuit se veut avant tout un styliste. Nous livrerons un exemple : « Ils y furent accueillis par un adjoint au maire, qui, comme s’ils eussent été de vulgaires touristes (encore que l’encourageassent à persister dans cette voie les nombreuses questions de Rachepiel lui-même, lequel, n’ayant pas osé signifier à la mairie, propriétaire de la maison depuis quelques années, qu’il venait ici pour faire des photographies de nu, par crainte de se voir opposer un refus, mais ayant allégué quelque banal reportage sur la vie balnéaire à la Belle Epoque, s’efforçait de donner le change auprès du cicérone en affichant de manière exagérée sa curiosité pour le moindre détail), entreprit aussitôt de leur commenter les lieux, tandis que, entre deux vastes étendues de pelouse encore couvertes de rosée et au-dessus desquelles, semblant avoir été moins produites naturellement qu’accrochées aux branches des arbres pour le seul agrément des yeux, se détachaient les petites boules d’or de milliers de pommes, ils remontaient l’allée diagonale puis courbe du parc, dont le gravier crissait sous leur pas, dans un léger soulèvement de poussière qui ternissait peu à peu le vernis de leurs chaussures. » (p. 196 et 197)

Au XXème siècle, deux nouveaux styles sont apparus, sous l’inspiration de grands prosateurs, Marcel Proust (en littérature anglo-saxonne Henry James, Faulkner…) et Louis- Ferdinand Céline (en littérature anglo-saxonne Henry Miller …), comme, par exemple, Richard Millet, Pierre Michon, Eric Laurrent se situe clairement dans la descendance littéraire de Proust.

On aura compris que ce livre, dont l’intrigue n’est qu’un prétexte, n’est pas destiné aux amateurs de romans policiers.

 

Fille, de Camille LAURENS

D’une manière générale, j’apprécie beaucoup les livres de Camille Laurens, découverte, en 2000, à l’occasion de son prix Femina,  Dans ces bras-là. Le présent ouvrage nous laisse un peu perplexe, non à cause de son style, mais de sa posture. Il s‘agit d’un roman – pamphlet anti-homme (au sens de « vir », non de « homo »), entièrement à la gloire des femmes, écrit au premier degré, avec les exagérations que cela implique, sans nuances. Camille Laurens s’approprie implicitement la pensée de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme, on le devient. Certes, comme disait Talleyrand, tout ce qui est exagéré est insignifiant, mais quand même…Une des héroïnes finit par devenir lesbienne, aboutissement somme toute logique de ce qui est développé et sous-entendu auparavant.

Malgré cela, l’écriture de Camille Laurens, son talent d’écrivain, font que l’on ne s’ennuie pas…

 

Le sel de tous les oublis, de Yasmin a KHADRA

Il s’agit d’un roman picaresque (un « road-movie », en langage cinématographique contemporain) qui m’a séduit. Le personnage principal, Adam, un instituteur, voit, au début du livre, sa femme sortir de sa vie et l’abandonner ; il va ensuite quitter « le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements,  trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe », Gogol (Les âmes mortes). L’auteur relate son évolution psychologique, ses rencontres… L’histoire se terminera mal.

De belles descriptions : « Lorsque le soleil effleurait la rosée du matin, des milliers d’oriflammes blanches s’élevaient des vergers avant de se dissiper doucement au sommet de la montagne. La brume disparue, le ciel recouvrait son lustre azuré que le vol altier d’un épervier traversait tel un signe d’apaisement » (p. 97) ; des aphorismes de qualité (« On se confie à quelqu’un, immédiatement on devient son otage ; on s’éprend d’une personne et, d’un coup, on se met à découvert ; on s’habitue à  un être cher et, s’il vient à disparaître, il ne laisse que chagrin et déroute derrière lui. » (p. 101) ; « Si tu pars du principe que ce qu’il t’arrive fait partie de ta propre histoire, tu trouveras la force de t’accepter tel que tu es. » (p.113) ; « La vie est un navire qui ne dispose pas de la marche arrière. Si on n’a pas fait le  plein d’amour, c’est la cale sèche garantie au port des soupirs » (p.135).

Un livre écrit dans un style brillant et poétique à la fois.

Nous en recommandons la lecture.

 

Les évasions particulières, de Véronique OLMI

Voici trois ans, Véronique Olmi a raté de peu le Goncourt (et le Femina).

Dans le présent livre, elle retrace, sur une période de onze ans (de 1970 au jour de l’élection de François Mitterrand, le 10 mai 1981), l’histoire d’une famille, les parents et les trois filles (le père est  un « fan » de Gilbert Bécaud et chantonne dans sa voiture La solitude, ça n’existe pas, Et maintenant …).  Certains événements évoquent, en creux, des événements postérieurs, concomitants de la rédaction du livre. Ainsi, les émeutes liées au Larzac font penser à la crise des  Gilets jaunes. Mais parlait-on déjà du réchauffement climatique en 1978 (p. 319) ? « L’odeur douce et cruelle  de l’herbe coupée donnait envie de se reposer. Elles s‘allongèrent sous un tilleul aux feuilles pâlies entre lesquelles glissait un soleil blanc. Le parc était cet espace  où le corps existait, en quête de quelque chose. Les petits y apprenaient à marcher et à tomber, des couples s’y enlaçaient, d’autres se cherchaient sans se connaître, seuls ou en groupe souvent, on s’y enivrait, on perdait la tête. » (p.300).

Un livre féministe sans les outrances de Camille Laurens mais également sans son talent d’écriture, dans l’ensemble (malgré le passage cité ci-dessus) un style assez pauvre. Peut-être en proie aux remords, pensant à 2017, un jury lui accordera-t-il un prix.

 

Comme un empire dans un empire, d’Alice ZENITER

Le titre est une citation de Spinoza. En 2017, Alice Zeniter avait obtenu le Goncourt des lycéens pour L’art de perdre, livre que nous avions apprécié. Aussi attendions-nous avec impatience son nouveau roman.

Le livre raconte presque en parallèle l’histoire d’une « hackeuse » et celle de l’assistant parlementaire d’un député socialiste français. Les protagonistes se croisent de courts instants. Certains passages font rire (« Un vieux monsieur expliquait qu’il avait besoin d’aide pour prendre un rendez-vous en ligne à la mairie parce que on ne voulait plus qu’il prenne un rendez-vous directement à la mairie, la mairie lui avait répondu d’aller sur Internet comme s’il n‘avait pas été là, devant le secrétaire, dans le hall de la mairie, sauf qu’il n’y arrivait pas, en ligne, cela ne marchait pas, on lui promettait une page de confirmation et elle n’apparaissait jamais. »  (p. 73 et 74)). Mais, dans l’ensemble, nous nous sommes ennuyés à la lecture. La langue verse parfois dans le charabia propre aux media (« On ne va pas attendre d’être tombé d’accord sur comment vivre pour commencer à vivre » (p.384)), phrase indigne d’un écrivain.

Achevant la lecture, on ne peut s’empêcher de poser la question : Et alors ? Où veut-elle en venir ? Bof…

 

Comédies françaises, d’Eric REINHARDT

Il ne faut jamais désespérer d’un écrivain. Après deux livres assez décevants (L’amour et les forêts et La chambre des époux), Eric Reinhardt  retrouve le niveau de Cendrillon et du Système Victoria).

La première phrase est un pastiche du début d’Aurélien ; le premier chapitre semble parfois écrit, sinon par Lautréamont, à tout moins par un de ses disciples. L’histoire principale se poursuit dans le ton d’une comédie de Musset.

L’auteur mêle les genres, tantôt moraliste (« Pour les gens le réel est dans leur téléphone. Ils se connectent avec leurs contemporains via leur téléphone. Ils n’ont peut-être même jamais été aussi connectés à leurs contemporains qu’en ce moment, mais pas à ceux qui sont sous leurs yeux, qui les entourent dans la salle d’attente de l’hôpital » (p.208) ; les pages 226 et 227 mériteraient d’être citées in extenso), tantôt historien (il défend l’idée qu’Internet a été près d’être mis au point en France et que c’est Valéry Giscard d’Estaing qui, manipulé par la CGE, a mis un terme à l’expérience), tantôt historien de l’art (selon lui, Max Ernst a inspiré l’Action Painting new-yorkaise et Jackson Pollock ; l’expressionnisme abstrait tirerait son origine d’une rencontre entre les deux peintres, le 23 janvier 1942, dans l’atelier de Pollock), tout cela imbriqué dans le récit de la vie de Dimitri Marguerite, le personnage principal du roman.

J’aime cette écriture en miscellanées, tout en comprenant que certains lui reprochent un manque d’unité, une dispersion peu compatible avec la technique romanesque, des interruptions répétées de l’action, d’autant que les ruptures se produisent également dans le style. Question de goût. Je ne serais toutefois pas surpris qu’un jury  lui décernât un des prix de la rentrée.

 

Les émotions, de Jean-Philippe TOUSSAINT

Comme le roman d’Eric Reinhardt, présenté ci-dessus, le dernier livre de Jean-Philippe Toussaint, au regard des règles classiques, manque d’unité. On pourrait presque dire qu’il ne s’agit pas d’un roman mais de trois nouvelles dont le seul point commun paraît a priori être le personnage principal, Jean Detrez ; notre ignorance, nous l’avouons, des circonstances de la vie de Jean-Philippe Toussaint ne nous permet pas de déduire un caractère autobiographique à l’œuvre. Ce serait pourtant intéressant (quoi qu’en eût pensé Marcel Proust : on connaît la controverse ayant opposé, en critique littéraire, Proust à Saint –Beuve).

En réalité, le titre nous donne une clef pour l’interprétation du livre. L’auteur s’exprime comme suit à la fin du deuxième chapitre (de la deuxième nouvelle) consacrée à la mort de son père : « Mon père, dans les derniers mois de sa vie, avait vu une page se tourner sous ses  yeux, où l’outrance, la calomnie et le mensonge s’étaient propagés dans l’espace public, où le respect des faits n’avait plus le caractère intangible qu’il avait toujours eu dans le passé. C’est aux prémices de l’éclosion d’une ère nouvelle qu’il avait assisté, où l’émotion, ou sa caricature – car les véritables émotions sont intimes et silencieuses- avaient pris le pas sur la raison » (p. 169).

De par son titre, le livre a explicitement pour thème les émotions : « l’attitude qu’on a avec une femme qu’on vient de rencontrer, les discussions qu’on peut avoir avec elle, et plus tard, qui sait, les tendres attentions et les caresses, et même les querelles et les brouilles ultérieures, poursuivent ou complètent, corrigent ou amendent, celles qu’on a eues avec une autre femme, comme si, dans notre solipsisme invétéré, c’était toujours à une seule et même femme, qui englobait toutes les femmes de notre vie, que nous nous adressions. » (p.80).

La troisième nouvelle décrit la crise de la circulation aérienne survenue en 2010, conséquente à l’éruption d’un volcan islandais après un repos de près de deux cents ans : « il est clair que la sécurité est notre première priorité, déclare (p.221) le commissaire européen chargé des transports (ses propos, reproduits aux pages 221 et 222, ont-ils été inspirés à l’auteur par la crise sanitaire actuelle ? On peut le penser, tant l’analyse est comparable). L’histoire s’achève par une rencontre avec une Espagnole travaillant à la Représentation permanente de son pays auprès de l’Union européenne, « fruit d’une situation exceptionnelle », qui « n’aurait sans doute pas eu lieu dans d’autres circonstances » (p. 236 et 237).

On aura compris que j’apprécie beaucoup Jean-Philippe Toussaint, autre auteur belge parfois proche du Goncourt.

 

Histoires de la nuit, de Laurent MAUVIGNIER.

C’est un pavé de 635 pages relatant la nuit de cauchemar vécue par une famille ( ?) et leur voisine, séquestrés par trois petits truands. Le roman respecte (en gros) la règle des trois unités (action, temps et lieu) et semble écrit par un narrateur omniscient, qui s’insinue dans le psychisme des personnages et explique les tours et détours de leurs mobiles, qui les connaît mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes, le tout dans un style « contemporain », « médiatique », que nous apprécions peu « …s’élançant dans le récit de comment ils les sortaient… » (p.346) ; « …pas un mot sur là où elle avait appris la peinture … » (p. 358) : comme si une préposition pouvait introduire une subordonnée, pour nous c’est du charabia), style (?) rencontré dans plusieurs romans de la rentrée.

Une phrase qui nous a plu : « elle n’est pas prude et comprend qu’un type tente sa chance, après tout, comme tout le monde elle aime plaire, mais il y a les hommes qui vous désirent et ceux qui vous convoitent, ceux qui vous veulent et ceux qui vous prennent,  ceux qui vous cherchent et ceux qui pensent que vous avez de la chance de les avoir trouvés. » (p. 231 et 232).

Nous ne partageons donc pas  l’enthousiasme du lecteur de la Librairie Pax pour ce livre.

 

Fantaisie allemande, de Philippe CLAUDEL

Cinq nouvelles tournant autour de l’Allemagne nazie, en creux, et d’un prénom, Viktor, dont on ne sait s’il s’agit ou non du même personnage. Une langue parfaite, classique, digne du grand Paul. Des nouvelles conformes aux lois du genre, dirigées vers leur chute.

J’ai découvert Philippe Claudel  en 2003, grâce aux Ames grises, un coup de maître. Certains livres ont parfois été plus faibles mais il se révèle ici comme un grand nouvelliste. J’ai particulièrement aimé la deuxième et la cinquième du recueil.

« On ne meurt pas d‘un coup à mon âge. On est comme une maison dont on ferme les volets, qu’on vide peu à peu de ses meubles, dans laquelle on coupe le gaz, puis l’eau, et pour finir la lumière, afin de verrouiller une dernière fois la porte et de jeter la clé. Cette pensée m’amuse. Personne ne me voit mais je souris. » (p. 37 et 38).

On peut regretter qu’il soit membre de l’Académie Goncourt, il aurait eu sa place dans la prestigieuse compagnie fondée par Richelieu.

 

Abraham ou La cinquième Alliance, de Boualem SANSAL

L’histoire commence pendant la Grande Guerre. Terah pressent que son fils Abram est la réincarnation d’Abraham et le convainc de conduire leur tribu d’Ur (devenue Tell al – Muqayyar) au pays de Canaan, donc en Palestine. Le conte s’achève à la création de l’Etat d’Israël. Abram aura tenté de conclure avec Dieu la cinquième alliance (après Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet).

On connaît l’humanisme de Boualem Sansal, son rejet de tous les dogmatismes, notamment islamique (ce qui lui a valu  il y a quelque temps, une belle passe d’armes, à la Librairie Pax, avec un illustre journaliste, spécialiste des noms de Dieu...). La Genèse a produit trois religions  dont  les « croyants  s’inscrivent tous dans la même Alliance vue sous trois angles différents, le juif, le chrétien, le musulman, tous vénèrent le Dieu unique, tous adhèrent à Son projet pour l’humanité et tous se réclament de Ses prophètes » (p. 235).Ces trois religions « n’ont pas instauré la paix sur terre (…), Dieu avait pourtant envoyé Ses meilleurs missionnaires, jusqu’au plus aimé, Son fils Jésus, toujours sans résultat. Le cœur de l’homme s’est endurci, il n’entend plus. L’humanité s’est dégradée, elle ne vit plus que sur son animalité, sa part mystique, poétique, spirituelle s’est rabougrie et s’est éteinte » (p. 78).

Ce livre est une nouvelle occasion pour l’auteur de prêcher la tolérance, notamment religieuse, et de s’en prendre, sans avoir l’air d’y toucher, à certaines pratiques actuelles : « de nos jours on demande des papiers pour tout, pour vivre, pour mourir, penser, parler, voyager, prophétiser, se marier, acquérir des biens, il faut des passeports, des visas, des permis, des autorisations pour chaque heure de la journée, et ce n’est qu’un début, la bureaucratie est un mécanisme totalitaire que rien ne peut arrêter, elle tuerait Dieu s’Il se mettait sur son chemin et ne fera qu’une bouchée de Ses  prophètes. Nous devons trouver le moyen de lui échapper » (p.129), tout cela écrit dans une très belle langue.

Plus romanesque que ses deux derniers livres.

 

Achevé le 10 octobre 2020

André TIHON

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