Billet d’humeur au temps du coronavirus

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C’est une fin d’après-midi radieuse en ce 22 avril. Le soleil inonde la ville d’une lumière franche, presque immaculée. De la terrasse de l’immeuble sur laquelle je me trouve, je contemple la Meuse. Un drone survole le parc de la Boverie. Sur le quai, deux policiers sont occupés à la manœuvre. Le drone s’affaire à filmer les petits groupes qui seraient tentés de se former dans le parc. On imagine très bien qu’il pourrait s’agir d’ados échevelés, d’un pique-nique familial impromptu, de joueurs de djembé agenouillés sur la pelouse…  Ce qui interpelle dans cette image, ce n’est pas l’utilisation du drone. Ce n’est pas davantage l’ostentation zélée avec laquelle les policiers le conduisent. Non, ce qui nous apostrophe c’est l’impression visible de soulagement qui se lit sur le visage de nombreux badauds, tant ils semblent heureux d’être ainsi contrôlés dans leurs faits et gestes les plus anodins. Mais c’est aussi le sentiment d’assurance qui transparaît dans leur regard : ils savent que les contrevenants seront inquiétés, voire sanctionnés et c’est peut-être cela qui quelque part leur apporte un peu de réconfort.

 

On en est là. La bienveillance du contrôle étatique. Sa tutelle protectrice. En réalité, on est au-delà du contrôle, on est dans le contrôle du contrôle, le méta-contrôle. Parfois, je me demande ce qu’aurait pu écrire, en période de covid-19, un William Burroughs dont l’œuvre entrevoyait avec des décennies d’avance ce que nous vivons aujourd’hui. On connaît la phrase, célèbre de Victor Hugo : « Dans ce moment de panique, je n'ai peur que de ceux qui ont peur. » La formule prend toute son urgence aujourd’hui. Je pense aussi à Jean Baudrillard qui avait écrit sur la viralité des événements, la façon dont ils s’entraînent, s’enchaînent et se propagent les uns les autres à la manière d’un virus.

 

Entre distances et distanciations, il n’y a plus de creuset, plus de creux où se lover. Pour ceux qui ne vivent pas maritalement, les contacts physiques se sont raréfiés comme peau de chagrin. Nul voyage, nulle distance à arpenter, nulle destination à explorer, les itinéraires s’en trouvent raccourcis ou mènent à des impasses. Le moindre baiser peut être fatal. Parfois, je voudrais m’abîmer sur la surface d’un épiderme féminin inconnu et je me fiche du risque sanitaire qu’il m’en coûterait.

 

L’anxiété nous guette tous, sous des formes et à des degrés divers.  Les statistiques de mortalité occupent nos esprits, ponctuent nos journées. Certains se réfugient dans l’alcool, d’autres dans le porno. Les foyers demeurent claquemurés, éclairés la nuit par la lueur des écrans des télévisons qui charrient leur lot d’innombrables séries télévisuelles. Beaucoup pensent maintenir le lien social avec les apéros virtuels et les applications Zoom. Tout cela n’est en vrai que pacotille virtuelle, leurre, attrape-nigaud. Cette nuit, je réécoute Mildred Pierce de Sonic Youth et relis Henry David Thoreau : Walden ou La Vie dans les bois. Il y a dans ces opus bien plus de force que dans cette bimbeloterie digitale.

 

Le babil incessant des réseaux sociaux et la parole révérée, adulée des experts ne peuvent être les seuls canaux de communication à prévaloir. Coexiste à leurs côtés la langue éternelle, éclairée, éclairante, des insoumis émotionnels, des terroristes poétiques.

 

Notre profession ne fonctionne pas autrement que la société dans laquelle nous évoluons. Ces infos-ordre et bulletins d’Avocats.be que nous recevons jour après jour ne font somme toute que nous ramener vers la balise de directives qui foisonnent et prospèrent comme… un virus. Délais, dates, reports. Les ordonnances se succèdent, s’explicitent, clarifient, obscurcissent, s’annihilent. Les arrêtés n’arrêtent rien, ils maintiennent le cours des choses à la façon d’un orchestre du mouvement perpétuel.

 

La symphonie est dissonante. Un élément manque. Il nous faudrait un petit quelque chose en plus, un je-ne-sais-quoi qui ne relèverait pas des voies et moyens mais qui tiendrait du pourquoi, du fondement, des fondamentaux.  L’époque n’est plus à la tenue de colloques qui naguère trouvaient de bon ton de s’intituler : L’avocat à la recherche de son âme. Aujourd’hui nous pourrions y substituer L’avocat à la recherche son masque ! Hormis les solutions numériques qui s’annoncent comme autant de formules magiques et les vidéos conférences des petits boutiquiers numériques, c’est le quasi-néant spirituel.    

 

Il nous faudra reprendre la parole. La vraie, pas la frelatée ou l’insipide novlangue qu’annonce une société orwellienne renforcée par l’angoisse collective qu’elle s’est auto-inoculée. Il faudra retrouver nos lieux naturels, pas ceux aseptisés des vidéos conférences mais les prétoires. Il nous faudra recouvrer nos accolades, nos embrassades, Il nous faudra mugueter de nouveau. Bref, il nous faudra sortir de la dystopie sans peur du lendemain. Je n’ai, pour ma part, aucun sésame à vous communiquer.

 

Bonne fin de quarantaine à tous.

 

Eric Therer

 


Photo d'illustration par Madame Anne-Françoise SCHMITZ.

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