La grippe

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La semaine dernière j’ai subi les affres de la grippe ; une semaine d’asthénie, coincé chez moi.

Au programme : thé cannelle et repos. 

L’espace d’un instant j’ai vécu une vie de pensionné, entre lecture et lave-vaisselle.

Durant ces quelques jours je fus traversé par deux sensations bien distinctes mais connectées : d’une part, je culpabilisais par le fait de ne pas aller travailler, plus tracassé par l’absence au bureau que par le fait d’être malade, et, d’autre part, je me suis demandé à quoi ressemblerait ma vie après l’arrêt de la profession, si ma convalescence pouvait s’apparenter à la vie quotidienne d’un avocat retraité.

 

La première émotion, cette sensation de gêne durant cette inactivité forcée, fut telle que je me suis demandé si j’étais véritablement addict au travail, au sens médical du terme.

Les autres ne s’en rendent pas compte mais nos journées peuvent parfois être tellement intenses.

Je me suis représenté en mode cinématographique, en une succession rapide d’images empilées, la synthèse d’une journée classique d’avocat, et dans la foulée, la synthèse d’une vie d’avocat en accéléré, comme si Kyan Khojandi tournait un épisode de la série « bref. ».
Bref...…penser au dossier du jour dès le réveil, mug de café à emporter dans l’accoudoir de la voiture, palais,  embouteillages, énervements, suis en retard, déposer les enfants, plaidoiries, adversaire ou juge coriace, émotions en bataille, clients à rappeler, dossier à faire avancer, honoraires à récupérer, à négocier, rapide sandwich, rappeler ma mère, consultations, fête des secrétaires, bouquets à commander, courses bureau, payer ma cotisation à l’ordre, faire ma compta, mon compte-tiers, ma tva, mes fiches individuelles blanchiment, rentrer tard épuisé, enfants, devoirs, conjoint, dodo…

Et on recommence le lendemain : to-do list, rapports d’administration, rentabilité du bureau, aller à la CUP, points de formation, rentrer tard à la maison, prospecter des clients, délais de conclusion, mauvaise nuit, dlex, RCPP, justrestart, dpd…

La vie s’accélère. Les journées filent. Les semaines, les années défilent. Le travail prend toute la place, toutes les émotions, absorbe toute l’énergie.  Je vieillis, les enfants grandissent, je ne suis pas assez présent, je divorce, je perds mes cheveux. La carrière avance, je pense collaborateurs, stagiaires, plan de retraite, PCLI, remise de bureau. Fin de parcours, jubilé, réception de l’ordre, don de ma toge à Jacqueline à la cafétaria. C’est fini !
Bref j’étais avocat.

Je me suis alors imaginé la première journée après la pension.

Transition brutale d’une course haletante vers un quotidien prétendument serein.

Je réfléchissais à tous ces avocats qui perdent pied après avoir été pensionnés, qui s’étiolent dans le fauteuil devant des émissions de TV abrutissantes un verre de vin à la main, faute de ne pas avoir préparé leur retraite.

Je m’imaginais me réveiller dans une maison silencieuse, tiraillé par l’angoisse de ne pas avoir un planning surchargé. 

Je me voyais vite lassé par les livres, le rangement de la maison, la monotonie des journées ponctuées par le bruit du balancier de l’horloge du couloir.

Je m’imaginais sombrer seul devant un plat préparé, abandonné par les amis que j’avais moi-même auparavant délaissés au profit des horaires effrénés, avalant les médicaments prescrits contre l’hypertension subie durant plusieurs décades. 

 

Je me suis à nouveau dit que notre métier était passionnant, addictif (trop), enivrant, et qu’il était impératif de bien équilibrer le ratio entre temps libre et travail. 
Il ne faut pas que notre passion éclipse et phagocyte le reste, la santé, la famille, ou l’amitié. 

Dès aujourd’hui il faut réfléchir à long terme. Il faut penser à « l’après », relever le nez du guidon, résister à l’accélération croissante de la pression et des demandes, courir comme un marathonien, anticiper la transition. Il faut ménager sa monture, surtout quand la monture c’est nous. 

Parler avec nos aînés ne m’a jamais semblé si nécessaire pour m’entendre dire qu’il faut regarder bien loin sur la route pour négocier le tournant de la vie.

 

Fort de ces considérations de vieux sage j’ai pu faire la sieste dans le canapé au 3ième jour de grippe, rassuré, en imaginant ma retraite.

Je me lève, je déjeune et je fais une longue balade avec un confrère retraité. Nous dinons sur la terrasse dans un petit restaurant champêtre.

Avoir le temps, ne pas être pressé, sentir le vent sur ma peau et le soleil sur ma joue me font un bien fou. 

Avec cet ami nous avons souvent discuté durant notre carrière de ces balades que nous ferions une fois pensionnés.  Nous y sommes. Nous l’avons mérité. Ma compagne me rejoint, accompagnée d’un de nos petits-enfants ; je joue dans le parc avec lui mais je me ménage car demain je vais au sport. J’ai augmenté mes séances qui se limitaient lorsque je travaillais. Je finirai ce soir mon article pour la page facebook de mon ancien bureau où je vais encore analyser un dossier de temps en temps.

 

Dans ce rêve la balance a basculé, en douceur, sans choc, sans heurt, comme ces rouages mécaniques égyptiens complexes dans les films d’Indiana Jones où la clepsydre se retourne sous l’effet lent de l’égrainement du sable. 

Tout tombe juste comme dans une bonne symphonie de Mozart. C’est la résolution après la tension, la cadence parfaite. 

Il n’y a pas eu d’avant et d’après, ou de premier jour d’inactivité. 

Il y a juste eu une étape, une continuité, une transition, une transformation, parce que durant des années, il y a eu équilibre entre travail et vie privée, entre effort et plaisir de vivre.

L’équilibre : pensez-y quand vous sortirez ce soir du bureau tard dans la soirée, quand vous reporterez le diner prévu avec des amis parce que vous êtes fatigué, quand vous vous précipiterez pour rappeler dare-dare un client parce que vous avez peur qu’il consulte quelqu’un d’autre, quand vous vous direz que vous avez raté un spectacle d’école ou une réunion de parents.

On sera vite demain, on sera vite fin de semaine, on sera vite fin d’année judiciaire.

L’équilibre, c’est maintenant.

 

Eric Taricco


 

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